Star Wars: Opium du peuple

 

Si le dernier opus de la mythique saga Star Wars, intitulé « Le réveil de la force », est une réussite commerciale, il n’en demeure pas moins une oeuvre sans profondeur, superficielle et réchauffée. Son succès s’explique avant tout par sa capacité à combler le vide spirituel de nos sociétés rongées par la dynamique capitaliste. 

Star Wars sort sur les grands écrans en 1977 avec un épisode portant le titre « Un nouvel espoir ». L’histoire prend place dans une époque galactique et relate la quête d’un héros malmené par la vie qui, à force de persévérance et d’abnégation, mais aussi grâce l’aide de camarades, se dressera contre le mal. Le récit de rebelles coalisés contre un empire totalitaire aurait pu inspirer toute une jeunesse éprise de justice. Mais la description du camp du Mal par les scénaristes est si caricatural qu’aucun ne pouvait percevoir que le néo-fascisme, pour reprendre l’expression de Clouscard, ne se résumerait pas à des coups de matraque. Bien au contraire, le nouvel ordre moral bourgeois qui allait s’imposer dans la décennie suivante trouvera, dans l’apologie des désirs, les bases de sa domination. En effet, la Finance internationale n’aurait pu atteindre son niveau de développement actuel sans l’explosion de la consommation et la transformation de tous les pans de la société en marché économique. Le football, la santé, l’éducation, l’art, sont autant de domaines désormais soumis au diktat de l’économisme. La décennie suivante confirmait la montée en puissance de l’économie de Marché. En 1983, le Parti Socialiste de François Mitterand, au pouvoir depuis deux ans, abandonne le peuple et la lutte contre le Capital pour rejoindre l’économie de Marché et la construction d’une Europe sur des bases essentiellement économiques. Les années suivantes confirmeront le basculement des politiques mondiales vers un libéralisme au profit des élites entraînant la prolétarisation et la précarisation croissante de classes populaires dé-conscientisées par le consumérisme. Les règles économiques prenaient progressivement possession de nos esprits et nos cœurs et nous transformaient en homo œconomicus soucieux d’optimiser le moindre euro, la moindre seconde, la moindre relation sociale. Dans le même temps, Star Wars, ainsi que de nombreuses autres productions américaines, perpétuaient l’illusion d’un mal absolu, identifiable et autoritaire.

« La description du camp du Mal par les scénaristes est si caricatural qu’aucun ne pouvait percevoir que le néo-fascisme, pour reprendre l’expression de Clouscard, ne se résumerait pas à des coups de matraque. »

La seconde trilogie proposait quelque chose de nouveau, de frais et semblait donner un nouveau souffle à la saga. Ses nouveaux décors, ses intrigues politiques et l’habilité cynique du sénateur Palpatine rompaient avec le simplisme de la trilogie précédente et dessinaient une ambiance particulière dans laquelle nous pouvions trouver une certaine résonance avec le monde politique tel que nous le connaissons. Mais trop complexe et subtile, les fans de la première heure critiquaient alors sévèrement la suite de la saga.

JJ Abrams et les studios Disney avaient donc pour mission de faire renaître l’esprit originel de la série. L’objectif est de réconcilier les puristes et de plaire également aux nouveaux fans. Le réveil de la force ne nous propose donc qu’une version technologiquement améliorée de la première trilogie. Même ingrédients, même atmosphère, même histoire et même décor…mais en mieux (merci les nouvelles technologies)! Les scénaristes n’ont pas eu à chercher loin. D’abord, on retrouve la quête du héros seul abandonné dans un monde cruel (cette fois ci une héroïne, théorie du genre oblige). Ensuite, on se tape la visite de vaisseaux identiques à ceux de la première trilogie. Enfin, on a droit à une tonne de scènes dans l’espace et à la fameuse attaque en X-wing (faisant écho à celle de Luke Skywalker dans l’épisode IV). Même le droïde sympathique BB8 est une version améliorée de R2D2 et le nouveau méchant est encore plus effrayant et plus grand que Dark Sidious. Seule la 3D rend le film assez divertissant, mais l’impression de déjà-vu et les prévisibles rebondissements dévoilent une fin où les gentils gagneront (contrairement à la Revanche des Siths).

« Le réveil de la force ne nous propose qu’une version technologiquement améliorée de la première trilogie. »

La simplicité du dernier opus permet avant tout de s’adresser à un maximum de spectateurs. Star Wars est surtout une production, à destination des masses, ayant pour but de générer le plus d’argent possible. Disney n’a pas racheté les droits de Star Wars par philanthropie ou pas passion. Les 238 millions de dollars de recettes le jour de sa sortie reflètent la volonté d’amortir un investissement de 200 millions de dollars. Ce qui offre de belles perspectives aux studios Disney en terme de vente de produits dérivés.

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Si seulement Star Wars n’était qu’une oeuvre commerciale…La saga va au-delà. C’est un conte pour adultes qui refusent de grandir. Elle participe à la fois à l’infantilisation des esprits et se révèle être un refuge à une modernité désocialisante. Star Wars est donc un véritable outil au service du capitalisme. En effet, ce dernier ne peut survivre qu’en s’étendant continuellement. Pour cela, il a besoin de créer de nouveaux marchés. mais par dessus tout, les capitalistes ont besoin de consommateurs. Or, les meilleurs consommateurs sont ceux qui conservent le plus un esprit d’enfant. L’enfant ne désire-t-il pas tout ce qu’il voit? Progressivement, la dynamique libérale a brisé toute forme d’autorité et d’ordre empêchant le libre exercice du désir infantile. La famille, la religion, le respect des anciens etc… tout cela est dévalorisé car jugé trop conservateur et pas assez progressiste.

« Naturopathie, Développement personnel, Coaching et Star Wars peuvent alors devenir des palliatifs à une vie désorientée par l’impératif économique. »

Les nouveaux clercs adeptes de la religion du Progrès passent leur temps à nous imposer leur vision dogmatique sur toutes les chaines télés. Quand au camp opposé, celui des réactionnaires, il est tellement caricatural, peu malin et à la limite du racisme que les progressistes marchent sur du velours. Mais les « néo-réacs » s’en fichent. Ils ont leur créneau, leur public, vendent des livres et prennent du blé. Leur opposition factice favorise la dynamique capitaliste ! Celle-ci, fondé sur l’idéologie du Progrès et la vénération pour la Science et la technique, a grandement contribué aux grands bouleversements sociaux qui déstabilisent notre société devenue un immense marché. La commercial society d’Adam Smith, où chacun doit poursuivre son intérêt égoïste, a engendré la concurrence exacerbée et la guerre de tous contre tous. Les individus, coupés de leurs racines, refusent de voir cette réalité et se réfugient dans l’illusion du bonheur que leur promet au quotidien la publicité. Ils noient leur souffrance dans l’acquisition impulsive de nouveaux gadgets inutiles et se plongent dans de nouvelles croyances superficielles, sans profondeur permettant seulement de soulager leur mal-être. Naturopathie, Développement personnel, Coaching et Star Wars peuvent alors devenir des palliatifs à une vie désorientée par l’impératif économique.

Tel un Jacques Attali, qui propose une gouvernance mondiale pour régler les problèmes engendrés par ses idées appliquées depuis trente ans, Star Wars se présente comme un sanctuaire protégeant des dégâts du capitalisme. Alors que la saga participe au maintien de l’état d’adulescence (contraction entre adulte et adolescent), notamment en vulgarisant et dénaturant les références mythiques et mythologiques de l’Histoire, elle prolonge le rêve enfantin de la victoire du Bien contre le Mal. Ainsi, nous avons pu observer les premiers jours de la sortie, de nombreux fanatiques se rendre déguisés au cinéma, cherchant par là à incarner les personnages de cette nouvelle mythologie. Les autres, moins extrémistes, ressentaient néanmoins cette extase devant les premières notes au début du film. L’effet Star Wars est si enraciné dans la culture occidentale qu’il a même accouché d’une religion. Cette nouvelle cyber-église appelée « le Temple de l’Ordre Jedi » se réclame être la première Eglise Internationale du Jedïisme. A mi-chemin entre délire de geek et véritable engouement religieux, celle-ci comptait quelques 300 000 croyants en 2001 en Angleterre et d’autres centaines de milliers dans le monde. Sur leur site http://fr.templeofthejediorder.org, les Jedis expliquent:

« Nous ne sommes pas une communauté de joueurs de jeu de rôles, mais une église d’une vraie religion, le Jedïisme. Le Jedïisme ne se base pas sur une croyance en dogmatisme et en tradition mais sur les évènements réels et sur les philosophies au fondement du mythe. Nous croyons en la Paix, la Justice, l’Amour, la Discipline et la Bienfaisance: il n’est guère probable que le Jedïisme aille à l’encontre d’autres croyances ou d’autres traditions. »

Entre business et mythologie new-age, Star Wars est une oeuvre dont l’immense succès doit nous alerter sur le manque de réflexion dans nos sociétés. Privilégiant la forme sur le fond, Star Wars reflète une époque où les promesses d’un monde meilleur suffisent à emporter l’adhésion des masses. S’il reste un film distrayant, il ne doit faire oublier à quoi il sert et son impact.

 

 

 

 

 

 

 

 

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